"Je tire ainsi de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort — et je refuse le suicide."
"Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été."
Le parcours de Camus, le cadet de Sartre de huit ans, est sensiblement plus ardu. Il naît dans une famille très pauvre; son père, ouvrier agricole, meurt pendant la première guerre mondiale et sa mère, femme de ménage, est analphabète et à moitié sourde. Il est élevé par une grand-mère autoritaire. Encouragé par son instituteur, il obtient une bourse pour poursuivre ses études. Sa santé se dégrade et vers 1930, il apprend qu'il souffre de la tuberculeuse. Pourtant cela ne l'empêche pas de continuer à jouer au football, à nager et à faire de brillantes études sous le soleil algérien. Il va à l'université et en sort avec une licence de philosophie. Il devient journaliste.
L'Estime et l'Amitié
Ils ne se rencontreront qu'en 1943, cependant les deux hommes s'admirent déjà mutuellement à travers leurs écrits respectifs. Camus est l'un des premiers journalistes à saluer la sortie des livres de Sartre, il dit de La Nausée, paru en 1938 : "Et vivre en jugeant que cela est vain, voilà qui crée l'angoisse. A force de vivre à contre-courant, un dégoût, une révolte transporte tout l'être, et la révolte du corps, cela s'appelle la nausée." En 1939, à la sortie de Le Mur : "(…) des personnages arrivés aux confins d'eux-mêmes et trébuchant contre une absurdité qu'ils ne peuvent dépasser. C'est contre leur propre vie qu'ils butent, et, si j'ose dire, par excès de liberté." Il voit en Sartre un auteur "du talent le plus rare".
En pleine guerre, à l'occasion de la représentation de Les Mouches, Camus se présente à Sartre. Ils ont un même goût pour le théâtre. Au cours de cette année-là, Sartre s'enthousiasme à son tour en lisant L'Etranger (1942) et considère que c'est " Un court roman de romaliste [...] très proche, au fond, d'un conte de Voltaire." Il conclut en trouvant chez Meursault une "grâce de l'absurde". En parlant de l'exécution de Meursault : "(...) son absurdité ne nous paraît pas conquise mais donnée : il est comme ça, voilà tout. Il aura son illumination à la dernière page, mais il vivait depuis toujours selon les normes de M. Camus. S'il y avait une grâce de l'absurde, il faudrait dire qu'il a la grâce."
En 1945, dans une interview pour le magazine américain Vogue, Sartre annonce l'importance du jeune auteur : "... Il est probable que dans l'œuvre sombre et pure de Camus se puissent discerner les principaux traits des lettres françaises de l'avenir. Elle nous offre la promesse d'une littérature classique, sans illusions, mais pleine de confiance en la grandeur de l'humanité; dure, mais sans violence inutile, passionnée mais retenue... une littérature qui s'efforce de peindre la condition métaphysique de l'homme tout en participant pleinement aux mouvements de la société."
Camus, très engagé dans la résistance, fait entrer Sartre au journal Combat. Après la Libération, ils continuent leur collaboration et Sartre écrit, à la demande de Camus, des articles sur l'Amérique. Tous deux entendent donner à leurs oeuvres une nouvelle dimension en participant aux combats de leur temps. Sartre nomme Camus co-directeur de sa nouvelle revue Les Temps Modernes fondée en 1945.
Les Divergences
En Août 1945, le monde est bouleversé d'apprendre la fin de la guerre et les dramatiques conséquences de la bombe d'Hiroshima. Camus réagit dans Combat en s'inquiétant de l'utilisation d'une telle invention, tandis que Sartre, dans les colonnes du premier numéro de Les Temps Modernes, y cherche une signification métaphysique.
Pendant la période de l'après-guerre, le mouvement de pensée mené par Sartre se fait connaître. L'existentialisme, c'est une formule : "L'existence précède l'essence". C'est aussi un lieu : Saint-Germain-des-prés; le café de Flore en particulier. Et des visages : ceux de Sartre et de Simone de Beauvoir. Le grand public rattache également au mouvement Merleau-Ponty et Camus. Pourtant ce dernier s'en défend : "Sartre et moi nous nous étonnons toujours de voir nos deux noms associés. Nous pensons même publier un jour une petite annonce où les soussignés avoir rien en commun et se refuseront à répondre des dettes qu'ils pourraient contracter respectivement. Car enfin, c'est une plaisanterie. (...) Sartre est existentialiste, et le seul livre d'idées que j'ai publié: Le Mythe de Sisyphe, était dirigé contre les philosophes existentialistes."
Camus refuse l'étiquette d'"existentialiste", il refuse surtout d'être considéré comme un philosophe et répète à qui veut l'entendre : "Je suis un artiste et non un philosophe." En effet, son écriture, symbolique et sensible, est bien loin de la logique et de la rigueur philosophique de celle de Sartre.
Sartre et Camus continuent à se fréquenter et partagent un petit cercle d'amis intimes. Beauvoir retranscrira cette époque dans son roman Les Mandarins.
Pourtant, Camus se sent rejeté par ce milieu du fait de ses origines. Il ne cache pas non plus un désaccord profond, qui ne cessera de les séparer, lorsqu'il remarque dans son article sur La Nausée de 1938 : "Car l'erreur d'une certaine littérature, c'est de croire que la vie est tragique parce qu'elle est misérable. Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l'amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. Et le héros de M. Sartre n'a peut-être pas fourni le vrai sens de son angoisse lorsqu'il insiste sur ce qui lui répugne dans l'homme, au lieu de se fonder sur certaines de ses grandeurs des raisons d'espérer. Constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement."
La "Brouille"
Sartre, pour qui le marxisme comme philosophie est "une vérité indépassable", cherche une solution entre le capitalisme et le stalinisme. Il adhère au nouveau parti politique de David Rousset, le RDR (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire), qui échoue, et se tourne alors vers le communisme. Pour lui, l'engagement en faveur de la révolution prend le pas sur les crimes staliniens. Camus le désapprouve.
Leur amitié se rompt de façon brutale et définitive lors de la sortie de L'Homme révolté de Camus en 1952. Dans ce livre, Camus déclare : "Je me révolte, donc nous sommes" et "Le seul problème moral vraiment sérieux, c'est le meurtre". Il pose la question de la révolte de l'homme qui trouve son aboutissement dans des Etats policiers et concentrationnaires pour mieux dénoncer les camps mis en place par Staline. C'est un article de Francis Jeanson, collaborateur de Sartre pour la revue Les Temps Modernes, qui va tout déclencher. Jeanson fait une critique acerbe du livre de Camus, il lui reproche sa révolte métaphysique, "délibérément statique", qui le place au dessus des "urgences de l'histoire". Il l'accuse d'être réactionnaire et de jouer le jeu de la droite. Camus, blessé, ignore Jeanson et répond directement à Sartre : "(..) je commence à être un peu fatigué de me voir, et de voir surtout de vieux militants qui n'ont jamais rien refusé des luttes de leur temps, recevoir sans trêves leurs leçons d'efficacité de la part de censeurs qui n'ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l'histoire (..)". Il défie Sartre de pouvoir justifier l'existence des camps.
Sartre lui répond par une lettre virulente, pleine de mépris, qui mettra fin à leur amitié : "Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité m'a toujours découragé de vous dire des vérités entières … Il se peut que vous ayez été pauvre, mais vous ne l'êtes plus. Vous êtes un bourgeois comme Jeanson et comme moi … Votre morale s'est d'abord changée en moralisme, aujourd'hui elle n'est plus que littérature, demain elle sera peut-être immoralité.". Et encore : "Mais dites-moi, Camus, par quel mystère ne peut-on discuter vos oeuvres (..) ? Mon Dieu, Camus, comme vous êtes sérieux, et, pour employer un de vos mots, comme vous êtes frivole ! Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S'il était fait de connaissances ramassées à la hâte de seconde main ? .. Avez-vous si peur de la contestation ? Je n'ose vous conseiller de vous reporter à la lecture de L’Etre et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue. Vous détestez les difficultés de pensée". Au sujet des camps, il écrit : "Oui, Camus, je trouve comme vous que ces camps sont inadmissibles : mais inadmissible tout autant l'usage que la "presse bourgeoise en fait chaque jour. (..) Pourquoi faut-il que vous vous fassiez protéger par tout un univers de valeurs intangibles au lieu de combattre contre nous - ou avec nous... (..)".
Dans sa dernière lettre à Camus, Sartre lui confie : "Notre amitié n'était pas facile, mais je la regretterai. Si vous la rompez aujourd'hui, c'est sans doute qu'elle devait se rompre. Beaucoup de choses nous rapprochaient, peu nous séparaient. Mais ce peu était encore trop : l'amitié, elle aussi, tend à devenir totalitaire : il faut l'accord en tout ou la brouille." Il montre ensuite qu'il a conscience qu'ils sont à un tournant : "…c’est la fin d’une relation personnelle et celle d’une période historique."
Dans La Chute (1956), Camus explique les raisons de sa rupture avec l'existentialisme de Sartre.
Sartre rompra lui aussi avec le Parti communiste après l'insurrection de Budapest en 1956. Son nouveau combat est pour l'indépendance de l'Algérie et il soutient le FLN. Camus, quant à lui, est plus discret sur cette nouvelle guerre. Etant pied-noir, il espère un compromis qui accordera des droits égaux à toutes les populations d'Algérie et appelle à "la trêve civile". En 1957, Camus reçoit le prix Nobel de littérature, distinction que Sartre refusera sept ans plus tard. Camus disparaît peu après, en 1960, dans un accident de voiture.
Après la mort de Camus
Quelques jours après la mort de Camus, Sartre lui rend hommage dans un petit texte :
"Il avait choisi le silence. Mais il était de ces hommes rares, qu'on peut bien attendre parce qu'ils choisissent lentement et restent fidèles à leur choix."
"Il représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les oeuvres constitutent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les évènements massifs et difformes de ce temps. Mais, inversement, par l'opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au coeur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d'or du réalisme, l'existence du fait moral."
"Nous étions brouillés, lui et moi : une brouille n'est rien, tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire : Qu'en dit-il ? Qu'en dit-il en ce moment ?".
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